Les crises du détroit d'Ormuz

□ Le blocage iranien pèse sur l'économie mondiale □ Les enjeux du 28e régime européen

BLOCS
4 min ⋅ 18/03/2026

BLOCS#89 Bonjour, nous sommes le mercredi 18 mars et voici le quatre-vingt-neuvième épisode de votre éclairage sur l’actualité du commerce international. Suivez-nous sur LinkedIn. BLOCS paraît dorénavant 2 fois par mois. Prochain numéro prévu pour le 8 avril.


Super-bloc


Alors que le blocage du détroit d’Ormuz par l’Iran semble bien parti pour durer, BLOCS fait le point cette semaine sur les lourdes et complexes conséquences sur l’économie mondiale de la paralysie de ce goulet d’étranglement de 34 km de long.

Un navire pétrolier. © Alexandre Prevot, FlickR.

FIN DE NON RECEVOIR □ « L’OTAN est là pour intervenir si l’un de ses membres est attaqué, et je tiens à rappeler qu’aucun d’entre nous n’a été directement attaqué », a lancé lundi le ministre des Affaires étrangères luxembourgeois, Xavier Bettel.

Au diapason de ses homologues de l’UE, qui étaient réunis à Bruxelles en ce début de semaine, M. Bettel a ainsi montré ses réticences à face à la demande d’aide pour sécuriser le détroit d’Ormuz, formulée par Donald Trump quelques heures plus tôt à destination des Européens.

« Il est tout à fait normal que ceux qui tirent profit de ce détroit contribuent à faire en sorte que rien de fâcheux ne se produise là-bas », avait estimé le président américain dans une interview au Financial Times, promettant « des conséquences très mauvaises pour l'avenir de l'OTAN » en cas de refus.

Les Vingt-Sept, dont les chefs d’Etat et de gouvernement doivent se réunir en fin de semaine dans la capitale belge, ne semblent pas en voie de céder à cette menace, que ce soit en permettant une intervention de l’OTAN ou en étendant la mission européenne Aspides de sécurisation du trafic en mer Rouge au détroit d'Ormuz, comme l’avait suggéré la cheffe de la diplomatie de l'UE, Kaja Kallas.

BOURBIER □ Le refus des Européens repose sur deux arguments forts. Primo, ils ne souhaitent pas s’engager dans cette guerre déclenchée par les États-Unis et Israël sans leur assentiment. Secundo, l’opération qu’ambitionne Donald Trump a tout du bourbier.

« Un coup d'oeil sur une carte suffit à comprendre l'ampleur du défi, explique la journaliste Anne Bauer dans Les Échos. Pour accompagner un navire qui partirait du Koweït vers la mer d'Oman, il faut longer des centaines de kilomètres de côtes iraniennes, éviter les petites îles iraniennes situées du côté des Etats du Golfe, notamment celle d'Abu Moussa, tout en évitant les tirs aériens proches, les vedettes des Pasdaran et en s'assurant que le détroit d'Ormuz, peu profond, ne soit pas miné… ».

En pratique, « il faudrait d’abord prévoir une vaste campagne de déminage, puis des escortes permanentes, avec assez de bâtiments pour protéger des convois entiers, et non quelques navires isolés, complète Arthur Barillas de la newsletter spécialisée fret Le Chargeur. Enfin, ce projet est irréalisable sans supprimer la menace venue d’Iran : drones, missiles antinavires, vedettes rapides, équipes capables de mouiller de nouvelles mines. Cela exigerait des frappes aériennes continues, et peut-être des opérations au sol pour empêcher l’Iran de reconstituer ses capacités au bord du détroit ».

« Et encore… ces dispositions concernent le seul volet militaire, poursuit Arthur Barillas. Pour véritablement rouvrir le détroit, il faudrait aussi convaincre les compagnies maritimes et les assureurs que le passage existe de nouveau. Et comme l’a montré la crise en mer Rouge depuis 2023, il est beaucoup plus facile de faire fuir les opérateurs maritimes que de les faire revenir… ».

ÉNERGIES FOSSILES □ Le blocage exercé par Téhéran semble ainsi bien parti pour durer, avec de lourdes conséquences à prévoir dans bon nombre de secteurs.

La plus immédiate d’entre elle touche celui de l’énergie. Près de 38 % du pétrole brut, 29 % du gaz de pétrole liquéfié, 19 % du gaz naturel liquéfié et autant du pétrole raffiné, principalement destinés à l’Asie, passaient par ce détroit la semaine précédent le déclenchement du conflit selon les chiffres de la Cnuced.

Le conflit a ainsi déjà coûté 6 milliards d’euros à l’UE en importations de combustibles fossiles, selon les chiffres de la Commission européenne. Au niveau mondial, le prix des énergies devrait être entre 30 et 50% plus élevé cette année que l’année dernière, selon une étude du cabinet français TAC Economics, citée par le Moci.

D’autres produits, directement issus du gaz ou du pétrole ou résultant de procédés de production intenses en énergies fossiles tels que les engrais, l’aluminium, le plastique ou encore le soufre, commencent déjà à subir des tensions sur leurs chaînes d’approvisionnement, du fait du blocage du détroit. Avec de forts risques de dérèglement de l’économie mondiale si le blocage persiste.

INCERTITUDE CHINOISE □ Deux facteurs invitent toutefois à prendre cette hypothèse avec des pincettes.

Premièrement, un prolongement du blocage pourrait mener à des difficultés d’approvisionnement en céréales pour l’Iran lui-même, avec une amplification de l’inflation des produits alimentaires à prévoir. De quoi, potentiellement, inciter le régime à mettre de l’eau dans son vin.

Deuxièmement, le blocage du détroit cause beaucoup de difficultés à la Chine, qui a énormément investi dans la région et dépend de ses hydrocarbures. Et même si Pékin semble s’être organisé de longue date pour faire face à un choc pétrolier et refuse de participer à la sécurisation du détroit voulue par Washington, la diplomatie chinoise pourrait bien s’activer pour mettre fin au blocage au plus vite.


Les recommandations de BLOCS


« À l'heure actuelle, le marché unique européen présente toujours bien trop de barrières nationales. Les entreprises doivent parfois composer avec 27 législations nationales. En lieu et place de cela, nous proposerons aux entreprises innovantes d'exercer leurs activités dans toute l'Union suivant un ensemble unique de règles. Nous appelons cela le 28e régime », lançait Ursula von der Leyen, le 21 janvier 2025, au Forum économique mondial de Davos.

Ce concept de 28e régime, pensé pour permettre aux entreprises européennes - en particulier les PME et les ETI - de mieux s’épanouir dans l’UE, doit commencer à se concrétiser ce mercredi, avec une proposition de la Commission européenne.

Pour bien comprendre les enjeux de ce projet, BLOCS vous conseille trois lectures :

Dans un article publié sur le site du Grand Continent en juillet dernier, l’avocat et doctorant en droit commercial Luca Picotti revient sur la genèse et l’ambition d’un 28ème régime. La mise en place de ce nouveau « droit sans pays » ne serait pas sans obstacles juridiques, à commencer par la définition du rôle des tribunaux nationaux dans l’application d’un droit qui leur serait de fait étranger, explique notamment le chercheur italien.

Dans un Insight publié début mars sur le site du think tank bruxellois ECIPE, l’économiste Matthias Bauer souhaite pour sa part une proposition ambitieuse. Suivant le modèle étatsunien d’une intégration par le droit au fil de l’adoption d’un code du commerce commun, il suggère la mise en place d’un régime uniforme allant de l’imposition au droit du travail. Un tel régime, attractif pour les entreprises des pays les plus importants économiquement, pourrait provoquer un effet d’entrainement sur l’ensemble des États membres de l’Union, espère le chercheur allemand.

Rebecca Christie, Senior Fellow chez Bruegel, recommande quant à elle à l’Union une approche progressive, faite d’avancées concrètes. Un premier pas pourrait être la création d’un modèle de contrat unique, sur lequel les acteurs privés pourront s’accorder, avant d’ajouter graduellement des possibilités au dispositif. En procédant ainsi, la Commission éviterait le principal écueil de ses dernières grandes réglementations : demander à un seul instrument de résoudre un problème aux causes multiples, soutient-elle.


Cette édition a été préparée par Mathieu Solal et Jacques Descour.

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Par Mathieu Solal

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