Minerais stratégiques : les vertus et les limites de l’accord UE-Australie

□ La stratégie de derisking européenne passe par Canberra □ L'effet d'entraînement du MACF □ Les perspectives de coopération entre l’UE et les pays de l’Accord de Partenariat Transpacifique (CPTPP) □ Des pistes pour répondre à la coercition chinoise

BLOCS
5 min ⋅ 08/04/2026

BLOCS#90 Bonjour, nous sommes le mercredi 8 avril et voici le quatre-vingt-neuvième épisode de votre éclairage sur l’actualité du commerce international. Suivez-nous sur LinkedIn. BLOCS paraît dorénavant 2 fois par mois. Prochain numéro prévu pour le 22 avril.


Super-bloc

Pour pallier sa dépendance à la Chine dans le domaine des minerais stratégiques, l’UE mise sur l’Australie, avec laquelle elle vient de conclure les négociations autour d’un accord de libre-échange. Si le pari paraît prometteur, le partenariat avec Canberra sur ces matières premières minérales devrait surtout produire ses effets sur le long terme. Analyse.

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, et le Premier ministre australien Anthony Albanese ont conclu les négociations de l’accord de libre-échange UE-Australie le 24 mars. © European Union, 2026.

TOUT À GAGNER □ « C’est dans le domaine des matières premières critiques que le besoin de résilience collective se fait le plus sentir », a affirmé Ursula von der Leyen, mardi 24 mars à Canberra, où elle était venue officialiser la conclusion des négociations en vue d’un accord de libre-échange UE-Australie.

« L’UE et l'Australie ont besoin de chaînes d'approvisionnement fiables pour ces intrants essentiels, a continué la présidente de la Commission. L'Australie est l'un des producteurs les plus importants au monde, alors que l'Europe est l'un des principaux utilisateurs au monde. C'est pourquoi je me réjouis de l'accord que nous avons conclu aujourd'hui ».

À première vue, l’UE, qui cherche à s’extraire de ses dépendances chinoises, a en effet tout à gagner à se rapprocher de l’Australie dans le domaine des matières premières critiques et, en particulier, dans celui des minerais stratégiques. Les sous-sols du plus grand pays d’Océanie regorgent en effet de ces matières premières minérales d’une importance stratégique pour les transitions numérique et énergétique.

L’Australie est ainsi le premier producteur mondial de lithium (49 %) et figure également parmi les cinq premiers producteurs mondiaux de cobalt (2 %), de manganèse (9 %), de terres rares (8 %), de rutile (35 %), de tantale (6 %) et de zircon (24 %), selon un rapport publié en 2024 par Geoscience Australia et cité par Le Monde.

INVESTISSEMENTS MASSIFS □ Des matières entrant dans la composition de bon nombre de produits industriels, tels que les voitures électriques, les batteries lithium-ion, les téléviseurs LED, les objectifs d'appareil photo ou encore les éoliennes et le matériel de défense.

L’opportunité est donc très intéressante, d’autant que les minerais stratégiques font figure de priorité pour le Premier ministre australien, le travailliste Anthony Albanese, et son gouvernement.

« Canberra investit massivement pour explorer et exploiter de nouveaux gisements, et a consacré presque dix fois plus de ressources à la prospection en terres rares que la Chine en 2024 : 64 millions de dollars, selon S&P Global », note ainsi Le Grand Continent.

Concrètement, le gouvernement met en avant 49 projets miniers et 29 projets de traitement intermédiaire ouverts aux investissements, avec des recettes d'exportation de minéraux critiques qui devraient atteindre 18 milliards de dollars australiens (12,5 milliards de dollars) en 2027.

ACCÉLÉRATION □ Un engouement facilité par un accord sur les minerais stratégiques conclu en octobre avec les États-Unis de Donald Trump, prévoyant 8,5 milliards de dollars d’investissement, auquel ont succédé des accords de coopération sectorielle avec le Japon, la Corée du Sud, l'Inde, la France, l'Allemagne et la Grande-Bretagne.

L’accord de libre-échange conclu avec l’UE devrait permettre d’accélérer encore la tendance.

Voué à supprimer tous les droits de douane sur les minerais stratégiques et à ouvrir des opportunités d’investissement pour les entreprises européennes, qui devraient bénéficier d’une levée des barrières et restrictions administratives en la matière, l’accord devrait renforcer substantiellement le « partenariat stratégique UE-Australie sur les minerais critiques » adopté en 2024.

De quoi « favoriser un commerce prévisible et ouvert avec un partenaire stratégique-clé », a salué le Minerals Council of Australia.

Concrètement, Européens et Australiens se sont d’ailleurs déjà « mis d’accord sur quatre grands projets portant sur la production de terres rares, de lithium et de tungstène », a annoncé Ursula von der Leyen à Canberra.

QUASI-MONOPOLE □ Prometteur, l’accord est toutefois loin d’être une baguette magique pour les Européens. D’abord, parce que la Chine garde une domination écrasante sur l’écosystème des minerais critiques et, en particulier, dans les secteurs du raffinage et de la transformation de ces minerais, sur lesquels elle est en situation de quasi-monopole.

« L’Australie possède certes d'importantes ressources minières, mais elle ne dispose pas des capacités de transformation nationales nécessaires pour les convertir en produits intermédiaires. De ce fait, elle reste contrainte d'exporter le concentré brut, principalement vers la Chine », explique ainsi Marina Zhang, professeure associée à l’Institut des relations australo-chinoise, dans un article publié par The Diplomat.

Si elle note les investissements records consentis par Canberra dans le secteur depuis quatre ans, la chercheuse observe toutefois que la Chine a construit sa position dominante en 40 ans de politique industrielle constante.

COÛT ÉLEVÉ □ « L’Australie tente de condenser cette transformation dans un calendrier politique beaucoup plus court – un décalage que le pacte avec l’UE ne peut à lui seul résoudre », analyse Marina Zhang, qui conclut : « pour l’Australie, l’accord avec l’UE est un bon début. Ce n’est pas une solution miracle et il ne résoudra pas rapidement le problème de la dépendance de l’Australie envers la Chine ».

Diagnostic partagé par Brent Jackson, président de la Canberra Business School, qui pointe un autre facteur. « Les normes législatives rigoureuses de l’Australie, son marché du travail étroitement réglementé et les nombreuses exigences intégrées aux codes volontaires et obligatoires font du pays une juridiction à coût élevé, surtout par rapport aux économies planifiées centralisées comme la Chine, qui domine l’approvisionnement mondial en minéraux critiques raffinés », explique-t-il dans un article publié par le think tank australien The Lowy Institute.

L’UE sera-t-elle à même d’absorber ce coût supplémentaire pour contrer la menace chinoise ? La question reste entière.


Partenariat commercial avec Renault Group

Automobile électrique : Renault Group fait le pari des Hauts-de-France

En 2025, Renault Group est parvenu à plus que doubler la cadence de production de son usine d’assemblage de Douai, passant de 420 à 920 véhicules produits par jour.

Conséquence de ce succès : le site, où sont déjà aussi produites des Nissan Micra, devrait bientôt permettre d’assembler deux petits véhicules électriques Ford, aux termes d’un partenariat stratégique conclu en fin d’année dernière.

Cette montée en puissance du site de Douai illustre bien l’importance que Renault Group accorde à son pôle ElectriCity des Hauts-de-France, constitué aussi des usines de Maubeuge et Ruitz, et où est assemblée la nouvelle gamme électrique Renault - Megane E Tech, Scenic E Tech, Renault 5 E Tech, Renault 4 E Tech - deux véhicules pour Nissan et Mitsubishi, l’Alpine A290, ainsi que des bacs batteries. Deux tiers des fournisseurs d’ElectriCity sont implantés à moins de 300 km du site, preuve d’un fort écosystème local.

À l’heure où les chocs commerciaux et géopolitiques s’accélèrent, Renault Group continue de choisir la France pour investir, produire et innover.

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Les recommandations de BLOCS


Dans un récent rapport publié par Bruegel, Maximilian Fuchs et Camille Reverdy, chercheurs associés, docteurs en finance et en économie, examinent les effets du Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières (MACF). Entré en vigueur en début d’année, ce dispositif pousse les économies qui y sont le plus exposées à avancer vers une tarification carbone. Ce type d’outil doit maintenant être perfectionné, en prenant en compte la difficulté des pays moins avancés à s’y adapter pour garantir un commerce juste, estiment les deux chercheurs.

Les chercheurs de l’Institut Jacques Delors Elvire Fabry, Arancha Gonzalez et Nicolas Köhler-Suzuki tentent de dessiner les perspectives de coopération entre l’Union Européenne et les pays de l’Accord de Partenariat Transpacifique (CPTPP), dans une étude parue à la fin du mois dernier. Le commerce extérieur représente pour l’Union comme pour les pays du CPTPP une part substantielle de leur PIB, justifiant une coopération multilatérale harmonisée, pour un commerce plus résilient, avec des règles communes en matière digitale comme environnementale, soulignent les auteurs.

Dans une analyse publiée le 31 mars,Tobias Gehrke, Senior Policy Fellow à l’European Council on Foreign Relations (ECFR), recommande l’édiction par l’UE d’une doctrine claire et prévisible de réponse à la coercition économique chinoise. Si la stratégie dite de « de-risking » est utile, elle doit être couplée notamment à des restrictions à l’export et à l’import, ou à l’application de normes limitants l’accès des entreprises aux infrastructures critiques, affirme M. Gherke. En se dotant de ces options d’escalade, Bruxelles pourra négocier des concessions et éviter des affrontements, espère le chercheur allemand.


Cette édition a été préparée par Mathieu Solal, Sophie Hus-Solal, Jacques Descour et Matthias Colboc.

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Par Mathieu Solal

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La rédaction de BLOCS est dirigée par Mathieu Solal, ancien correspondant à Bruxelles du journal l’Opinion.

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