□ Bruxelles voudrait contraindre l'industrie européenne à diversifier ses approvisionnements □ Les liens entre IA et commerce en question □ Des idées pour la présidence française du G7 □ Comment gagner une guerre commerciale
BLOCS#94 □ Bonjour, nous sommes le mercredi 10 juin et voici le quatre-vingt-quatorzième épisode de votre éclairage sur l’actualité du commerce international. Suivez-nous sur LinkedIn. BLOCS paraît dorénavant deux fois par mois. Prochain numéro prévu pour le mercredi 24 juin.
À l’approche d’un sommet européen en partie consacré à la stratégie à adopter face à la Chine, la Commission européenne a proposé, par la voix de son commissaire au commerce, Maroš Šefčovič, de mettre en place un nouvel outil visant à contraindre les entreprises européennes de secteurs à risque à diversifier leurs chaînes d’approvisionnement. De quoi alimenter un débat qui s’annonce chaud.
Le commissaire européen au Commerce, Maroš Šefčovič, au Brussels Economic Security Forum, vendredi. © European Union 2026
CHANGEMENT RADICAL □ « La situation actuelle de l’UE, dans laquelle nous accumulons un déficit commercial avec la Chine au rythme d’un milliard d’euros par jour, est clairement intenable », a alerté vendredi le commissaire européen au Commerce, Maroš Šefčovič, au Brussels Economic Security Forum.
Au-delà de cette question du déficit commercial, le Slovaque a souligné le risque posé par la domination totale de la Chine dans certains secteurs, au vu de l’agressivité dont a fait montre Pékin ces derniers mois à l’égard de l’Europe.
Exemples les plus marquants de cette agressivité : les lourds contrôles sur les exportations de terres rares mis en place par la Chine l’année dernière, mais aussi l’affaire Nexperia, du nom de cette entreprise de semi-conducteurs fondée aux Pays-Bas, victime collatérale de l’affrontement géopolitique entre Washington et Pékin.
« Des contentieux industriels récents, notamment concernant l’approvisionnement en semi-conducteurs et en terres rares, ont renforcé ma conviction qu’un changement radical est nécessaire », a ainsi averti M. Šefčovič, soulignant la nécessité de combattre les dépendances de l’industrie européenne dans les « secteurs à haut risque ».
CONTRAINTE □ Ce « changement radical » doit, dans la tête de ce vétéran de l’exécutif européen, prendre la forme d’un « instrument dédié » à la diversification des fournisseurs dans des domaines tels que l’automobile, la chimie et les technologies propres.
En clair, les entreprises européennes de ces secteurs pourraient, à l’avenir, être contraintes de diversifier leurs fournisseurs, sous peine de sanctions. Une idée qui avait déjà été évoquée par la Commission en décembre dernier, et s’appuie sur l’exemple du Japon, très en pointe sur les sujets de sécurité économique.
En creux, la Commission entend en outre appeler l’industrie européenne à faire sa part dans le « derisking », estimant faire la sienne en multipliant les conclusions de nouveaux accords de libre-échange, ces derniers mois.
Reste que la mise en place de règles contraignantes est loin d’être acquise, alors que certaines voix s’élèvent déjà pour critiquer une initiative qui risque de nuire à la compétitivité de l’industrie européenne, et s’interroger sur la compatibilité d’un tel projet avec les règles de l’OMC.
DÉBAT AU SOMMET □ L’UE est par ailleurs déjà assez avancée sur le chemin de la lutte contre ses dépendances chinoises, avec un grand nombre d’initiatives en voie d’aboutir, à l’image du plan ReSourceEU, doté de trois milliards d’euros, pour développer des sources d’approvisionnement alternatives en matières premières critiques en Europe et à proximité.
Autre exemple : le Centre européen des matières premières critiques, actuellement en gestation, et qui se concentrera bientôt sur les achats groupés, la constitution de stocks, les investissements et la veille sur les matières premières.
L’enjeu de la diversification et, plus largement, la relation de l’UE avec la Chine, feront l’objet d’un débat des 27 chefs d’État et de gouvernement du bloc, au cours d’un Conseil européen prévu en fin de semaine prochaine.
Mardi, le Premier ministre belge, Bart de Wever, a donné le ton de cette discussion qui s’annonce houleuse, pointant du doigt la « peur » qu’éprouveraient les dirigeants de l’UE à l’égard de la Chine, et a appelé à la définition d’une stratégie cohérente contre l’Empire du Milieu.
□ Dans une note publiée mi-mai par le CEPR, Francesco Filippucci, Peter Gal, Katharina Laengle, Matthias Schief et Muhammed A. Yildirim, chercheurs à l'OCDE et à Harvard, examinent l'effet du commerce international sur la répartition entre pays des gains économiques produits par l'IA. Pour les auteurs, les interactions entre commerce international et IA sont ambigües. Cette dernière peut ainsi augmenter le pouvoir d'achat de consommateurs important des produits depuis des pays ayant massivement adopté l’IA, tout en affectant la compétitivité des entreprises nationales.
□ Joseph Dellatte et Mathieu Duchâtel, chercheurs français à l'Institut Montaigne, publient une note d'action dans le contexte de la présidence française du G7, dont le sommet se tiendra à Évian du 15 au 17 juin. Face à la multiplication des initiatives de sécurité économique non coordonnées entre membres, les auteurs proposent trois remèdes : renforcer le partage du renseignement économique, introduire des mesures non tarifaires concertés sur les biens stratégiques, et créer un marché commun au G7 pour les matériaux critiques.
□ Dans un entretien publié le 26 mai dans Le Grand Continent, Chad Bown, économiste américain et Senior Fellow au Peterson Institute, et Soumaya Keynes, économiste britannique et chroniqueuse au Financial Times, présentent leur livre How To Win a Trade War (Simon & Schuster, 2026). Leur thèse : la guerre commerciale n'est plus conjoncturelle mais structurelle, et l'ancien système multilatéral fondé sur des règles communes ne peut être restauré. Pour défendre les démocraties de marché face à la Chine, l'Occident devra faire sien certains outils de cette dernière, conclut le livre.
Cette édition a été préparée par Mathieu Solal, Sophie Hus-Solal et Jacques Descour.
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