□ Focus sur une étude édifiante publiée par La Fabrique de L'Exportation □ Remise en question du consensus en faveur de la réindustrialisation □ Comment Pékin conquiert le marché européen □ Les vertus des alliances militaires sur le commerce
BLOCS#92 □ Bonjour, nous sommes le mercredi 6 mai et voici le quatre-vingt-douzième épisode de votre éclairage sur l’actualité du commerce international. Suivez-nous sur LinkedIn. BLOCS paraît dorénavant deux fois par mois. Prochain numéro prévu pour le mercredi 20 mai.
L’économiste Daniel Mirza (Université de Tours, CEPII, Cepremap) et l’entrepreneur Etienne Vauchez, fondateur et vice-président de La Fabrique de l’Exportation, ont présenté leur nouvelle étude consacrée aux tendances du commerce international européen, au cours d’un débat en ligne organisé par La Fabrique de l’Exportation, mercredi 29 avril. Compte-rendu de cet échange riche en enseignements.
© La Fabrique de l’Exportation
VISION PANORAMIQUE □ L’économiste de l’Université de Tours Daniel Mirza et l’entrepreneur Etienne Vauchez, fondateur et vice-président de La Fabrique de l’Exportation, ont présenté mercredi 29 avril, au cours d’un riche débat disponible en replay, une étude intitulée « Déclin des usines, essor des services : la nouvelle cartographie sectorielle et géographique du commerce extérieur de l’Union Européenne ».
Ce vaste travail d’analyse s’appuie sur les chiffres du Global Trade Tracker, une base de données suisse très aboutie, que Daniel Mirza qualifie de « mine d’or ». Disponible en version intégrale sur le site de La Fabrique de L’Exportation, l’étude offre une vision panoramique de l’état du commerce extérieur de l’UE, services inclus, en tordant le cou au passage à quelques idées reçues et autres critiques sommaires à son sujet.
Si leur travail porte sur les tendances perceptibles sur les 15 dernières années, les deux auteurs mettent l’accent sur les perturbations observées depuis six ans, qui sont, selon eux, en train de profondément changer la donne.
« L’état actuel du commerce international doit être analysé à la lumière de quatre grands chocs mondiaux, analyse Daniel Mirza. Le premier est la crise du Covid-19, un choc conjoncturel qui a néanmoins profondément ébranlé les chaînes de valeur mondiales ainsi que les échanges commerciaux ».
« À côté de cela, trois autres chocs, peut-être moins brutaux à court terme, semblent s’inscrire davantage dans la durée et devenir structurels, poursuit l’économiste. Il s’agit d’abord de la montée en puissance de la Chine, qui constitue un choc géopolitique majeur, ensuite des tensions accrues au Moyen-Orient, et enfin du retour d’une administration Trump marquée par un protectionnisme plus affirmé. Déjà présent entre 2018 et 2020, où il visait principalement la Chine, ce protectionnisme apparaît aujourd’hui plus généralisé ».
POINT DE BASCULE □ Pour ce qui concerne les exportations de biens, l’étude observe néanmoins un point de bascule situé en 2018, soit deux ans avant le début de la pandémie.
Alors que les parts de marchés des grandes puissances commerciales étaient assez stables jusque-là, la situation a commencé à se dégrader pour l’UE, dont la part de marché au niveau mondial est passée progressivement de 18 à 14% depuis 2018.
Une tendance propre à l’UE, opposée à celle de la Chine qui est passée sur la même période de 13,8% à plus de 19% des parts de marché mondial — un bond que les économistes qualifient de « deuxième choc chinois ».
« Pour la France, on observe une baisse continue des parts de marché depuis 2011, passant d’environ 5 % à 3,5 % aujourd’hui, explique Daniel Mirza. L’Italie suit une trajectoire similaire, également marquée par un recul. L’Espagne, en revanche, s’en sort relativement mieux, avec des parts de marché autour de 2,5 %. Mais le cas le plus marquant est celui de l’Allemagne, qui enregistre un net décrochage : en l’espace de sept ans, entre 2018 et 2025, le pays a perdu près de 30 % de ses parts de marché, passant d’environ 12 % à 8 % ».
L’un dans l’autre, le constat est morose : les exportations de biens européens progressent moins vite que celles des principaux concurrents : +38 % depuis 2011, contre +51 % pour les États-Unis et +110 % pour la Chine, avec une érosion constatée sur plus de la moitié des produits européens.
D’après l’étude, ce recul est visible sur la quasi-totalité des grands marchés (Chine, Afrique subsaharienne, Amérique latine, Afrique du Nord, Moyen-Orient, Golfe). Une seule exception : le marché américain, « où l’UE gagne en tendance près de 2 points de parts de marché, malgré les épisodes successifs de protectionnisme ». Ils observent néanmoins un grande volatilité sur l’année 2025, du fait de la politique commerciale imprévisible de Donald Trump.
ACTEUR DOMINANT □ Le tableau est très différent en matière de commerce de services — un sujet moins médiatisé et pourtant au moins aussi important que celui des biens.
« Sur une période de quinze ans, les exportations de services de l’UE ont connu une très forte croissance, passant d’environ 800 milliards d’euros par an à plus de 1 500 milliards, explique ainsi Etienne Vauchez. Cette dynamique ne repose toutefois pas principalement sur les secteurs traditionnels comme le tourisme et le transport, qui apparaissent relativement moins dynamiques ».
« La croissance est surtout tirée par d’autres catégories de services, notamment la propriété intellectuelle, les télécommunications, les services financiers et les services aux entreprises, poursuit le co-auteur de l’étude, vice-président de La Fabrique de l’Exportation. Ainsi, l’assimilation longtemps faite entre tourisme, transport et commerce de services devient progressivement de moins en moins pertinente ».
Cette évolution ne reflète pas uniquement une croissance mondiale des échanges de services très dynamique. L’UE accroit en effet ses exportations de services plus que les autres grands pays exportateurs et gagne ainsi des parts de marché mondiaux. L’UE s’affirme ainsi comme « l’acteur dominant de l’exportation de services au niveau mondial, avec plus de 22% de part de marché », estime Etienne Vauchez.
BIAIS ÉVIDENT □ Dans le détail, l’UE performe en particulier dans les secteurs des services informatiques et télécom. Etienne Vauchez reconnaît néanmoins un « biais évident du fait des implantations américaines en Europe, qui servent de plateformes de facturation et d’exportation », et dont l’impact est difficile à préciser.
La part de marché de l’UE est également importante dans les services financiers et les services pour les entreprises, mais la trajectoire est plutôt baissière, dans un cas comme dans l’autre, en raison, notamment, de la forte concurrence américaine.
L’UE n’en demeure pas moins très dominante sur ses marchés de prédilection en matière de services : l’Europe du nord (hors pays de l’UE) d’un côté, et les États-Unis de l’autre.
Retrouvez l’étude en version intégrale et revivez le débat en replay sur le site de La Fabrique de L’Exportation.
□ Dans un entretien publié le 16 avril dans Le Grand Continent, Dani Rodrik, économiste américano-turc et professeur à Harvard, conteste le consensus favorable à la réindustrialisation qui structure le débat politique occidental. Son dernier livre, Shared Prosperity in a Fractured World (Princeton, 2025), plaide pour un « productivisme progressiste » centré sur les services. En créant des emplois dans des secteurs comme l’aide à la personne, la logistique ou la restauration et en les complétant avantageusement par les nouvelles technologies, il est possible d’enrayer la montée de l'extrême droite et de restaurer des classes moyennes, conclut-il.
□ François Godement, Conseiller Spécial Asie et Etats-Unis, démontre que Shein n'est que la partie émergée de la stratégie de conquête du marché européen de la Chine, dans une note publiée en mars 2026 par l'Institut Montaigne. Le modèle chinois, qui tend à contrôler l’ensemble de la chaine de valeur à l’aide d’intelligences artificielles, génère des distorsions massives sans que Bruxelles n'apporte de réponse à la hauteur, estime l’auteur. La production chinoise repose sur des normes sociales et environnementales lacunaires, analyse encore le chercheur français, qui appelle à définir des lignes rouges communes et une riposte coordonnée dans la durée, pour défendre le marché unique.
□ Dans un working paper publié en mars 2026 par le CEPII, le chercheur Matteo Neri-Lainé démontre que les alliances militaires stimulent de 66% en moyenne le commerce bilatéral entre leurs membres, tout en réduisant l'insécurité internationale et le risque d'expropriation pour les firmes. Les effets varient selon le type d'alliance et la taille économique des partenaires, note toutefois l’économiste français, qui souligne au passage qu’un retrait étatsunien de l’OTAN représenterait un grande perte financière pour le pays de l’Oncle Sam.
Cette édition a été préparée par Mathieu Solal, Sophie Hus-Solal et Jacques Descour.
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