Les engrais et le plastique pris au piège d'Ormuz

□ Deux matières premières stratégiques perturbées par la guerre en Iran □ La persistance des interdépendances transatlantiques □ La résilience de l’intégration économique régionale □ Autorité douanière européenne : les coulisses de la victoire lilloise

BLOCS
5 min ⋅ 22/04/2026

BLOCS#91 Bonjour, nous sommes le mercredi 22 avril et voici le quatre-vingt-onzième épisode de votre éclairage sur l’actualité du commerce international. Suivez-nous sur LinkedIn. BLOCS paraît dorénavant 2 fois par mois. Prochain numéro prévu pour le mercredi 6 mai.

SAVE THE DATE □ La Fabrique de l’Exportation organise mercredi 29 avril à 12h un débat en ligne consacré aux nouvelles tendances géographiques et sectorielles du commerce de l’UE. L’occasion d’échanger avec les deux auteurs d’une nouvelle et vaste étude chiffrée sur le sujet : Etienne Vauchez, fondateur et vice-président du think tank La Fabrique de l’Exportation, et Daniel Mirza, professeur d’économie à l’Université de Tours et chercheur associé au CEPII. Pour participer à cet évènement en ligne gratuitement, suivez le lien ci dessous :


Super-bloc

Alors que la confusion règne autour du détroit d’Ormuz, dont le déblocage ne paraît pas à l’ordre du jour, BLOCS vous propose cette semaine une analyse consacrée à deux des secteurs les plus perturbés par cette congestion : les engrais et le plastique. Avec les éclairages de Thierry Bros, professeur à Sciences Po Paris et spécialiste de la géopolitique de l’énergie.

La chaîne d’approvisionnement des engrais agricoles est mise à rude épreuve par le blocage du détroi d’Ormuz. © Adobe Stock.

BLOQUAGE PERSISTANT □ Malgré plusieurs tentatives de réouverture, le détroit d’Ormuz, passage stratégique par lequel transitent d’ordinaire 20 % du pétrole et du gaz naturel liquéfié dans le monde, est toujours bloqué.

Plus cette paralysie dure, plus ses effets économiques risquent de s’accentuer, alors que les importateurs ont jusque-là continué de recevoir le gaz et le pétrole qui étaient déjà en route avant le déclenchement du conflit, le 28 février.

« La véritable pénurie d’approvisionnement commence seulement à se manifester », abonde Maximo Torero, chef économiste de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

Au-delà du secteur énergétique stricto sensu, la fermeture du détroit détraque les chaînes d’approvisionnement de plusieurs autres matières premières stratégiques dérivées des fossiles. Les inquiétudes les plus fortes se concentrent autour des secteurs des engrais et du plastique.

PEUR SUR LES ENGRAIS □ La production d’engrais dépend en effet beaucoup de l’accès au soufre, dont 90 % est coproduit lors du raffinage du pétrole et du traitement du gaz naturel. Le soufre peut être utilisé directement comme fertilisant ou comme matière première pour la production d’acide sulfurique, nécessaire à la production de fertilisant.

Le Moyen-Orient compte habituellement pour plus de 25 % de la production mondiale de soufre. Mais pas un seul bateau en transportant n’a franchi le détroit depuis le début du conflit.

De quoi imaginer, dans les mois à venir, « des tensions sur le secteur agricole ainsi que des réactions protectionnistes, notamment de la Chine, qui est aujourd’hui le principal producteur mondial de soufre [22,5 % de la production mondiale, NDLR] », anticipent Anne Bialkowski et Mathieu Leguerinel, économistes au Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM).

Autre engrais déstabilisé : l’urée, produite à partir du gaz naturel, et dont 31 % des exportations mondiales passaient par le détroit d’Ormuz avant le début du conflit. Mais aussi l’ammoniac, qui permet de produire de l’urée, et dont 18 % des exportations transitent habituellement par Ormuz.

En France, la situation semble pour l’instant sous contrôle. Pour cause, « plus de 80 % des besoins en fertilisants pour la campagne agricole actuelle 2025-2026 ont déjà été couverts », rassurait France Fertilisants, le lobby du secteur, au début du mois de mars.

Mais la situation est plus inquiétante en Allemagne, ou encore en Chine. Pékin a d’ailleurs demandé, dès la mi-mars, aux entreprises qui ont en charge la constitution de stocks d’azote, de phosphate ou d’engrais, d’en libérer une partie pour permettre les semis du printemps, et a suspendu ses exportations de phosphate jusqu’en août.

« Sur les engrais, il y a un début de hausse des prix, mais on n’en est pas encore au choix existentiel entre acheter au prix fort ou ne pas acheter et faire sans, analyse Thierry Bros, professeur à Sciences Po Paris et spécialiste de la géopolitique de l’énergie. En Europe, on continuera d’acheter de toute façon, mais il faut s’attendre à ce que dans les pays les plus pauvres, notamment en Asie, il y ait des pénuries, avec de graves conséquences sur l’alimentation ».

PÉNURIES DE PLASTIQUE ASIATIQUES □ Autre exemple de matière première en tension : le polyéthylène, l’un des plastiques les plus utilisés au monde. Le Golfe produit chaque année autour de 15 % de la production mondiale de ce composant plastique essentiel utilisé pour la fabrication d’emballages, bouteilles ou sacs. La majorité de cette production est exportée vers des transformateurs finaux, en Europe, mais surtout en Asie.

La Chine, grâce à ses ressources fossiles, est le premier producteur mondial de polymères. Mais sa demande de plastique est telle qu’elle ne parvient pas à y répondre avec ses polymères maison. Voilà pourquoi elle se tourne – comme ses voisins asiatiques – vers le Moyen-Orient.

Résultat, les conséquences se font déjà sentir sur plusieurs produits dans certaines régions, à l’image d’un début de pénurie de sacs-poubelle ou de sachets plastiques en Corée du Sud. Le Japon subit lui aussi des difficultés sur le plastique, qui font notamment craindre pour la production de matériel médical. Le gouvernement tente néanmoins de rassurer en mettant en avant l’existence de stocks pour les quatre prochains mois.

En France, les principaux fabricants de l’emballage plastique ont accusé, mercredi 15 avril, leurs fournisseurs internationaux de « déclarations de force majeure abusives ».

« Bien que la situation au Moyen-Orient soit réelle, insiste l’association Elipso, qui regroupe les fabricants français de l’emballage plastique, de nombreux indices suggèrent que certains producteurs bien que non affectés directement par les perturbations […] utilisent ce prétexte pour renégocier unilatéralement les conditions contractuelles ».

Avec, à la clé, des « tentatives d’augmentation de prix atteignant au moins 400 à 500 euros par tonne, menaçant la viabilité des transformateurs ». L’association évoque aussi des tentatives des producteurs de « favoriser les exportations vers des zones à plus fortes marges au détriment de l’approvisionnement européen ».

« Certaines déclarations de force majeure sont exagérées, mais malheureusement pas étonnantes, analyse Thierry Bros. Il faut s’attendre à ce que ceux qui ont la main le fassent. Cependant, par rapport aux engrais, la situation est différente pour les plastiques, car la demande peut être réduite plus facilement, continue le spécialiste. Bien sûr, pour les hôpitaux, on a peu d’options, mais peut-être que cela nous aidera à réfléchir davantage avant d’emballer une barquette de fraise pour la troisième fois. L’augmentation des prix peut créer des comportements un peu plus vertueux ».

Retrouvez cet article en version longue sur le site de notre partenaire, Alternatives Économiques.


Partenariat commercial avec Renault Group

Les chiffres-clés de l’implantation de Renault Group dans l’Hexagone

À l’heure où les chocs commerciaux et géopolitiques s’accélèrent, Renault Group choisit la France pour investir, produire et innover.

L’Hexagone est notamment le centre de développement de ses nouvelles chaînes de valeur automobile d’avenir : l’électrique avec le pôle ElectriCity dans les Hauts-de-France, le software avec les sites de Toulouse et Sophia Antipolis, et l’économie circulaire avec la Refactory de Flins.

Renault Group, dont 75 % des activités de R&D se situent en France, a ainsi déboursé 16,5 milliards d’euros depuis 2020 pour pérenniser et renouveler ses usines et sites d’ingénierie tricolores, qui bénéficient tous de perspectives jusqu’en 2030 au moins.

Pour accompagner les transformations, 6 700 personnes ont été recrutées depuis 2022 en France, où sont localisés 38% des salariés du groupe. Ce dernier fait travailler directement ou indirectement 74 000 personnes au sein du tissu automobile dans l’Hexagone.

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Dans une analyse publiée le 7 avril, Sander Tordoir, économiste en chef au Centre for European Reform (CER), souligne la persistance des interdépendances transatlantiques après un an de politiques commerciales états-unienne agressives. Concentrées sur des négociations commerciales sur fond de considérations géopolitiques (soutien à l’Ukraine, Groenland, Iran), Washington et Bruxelles ne se sont pas coordonnées face aux exportations chinoises. Face à cette menace majeure pour leurs économies, et puisque leurs relations commerciales seraient mutuellement bénéfiques et difficilement modifiables, les dirigeants européens et américains seront condamnés à travailler ensemble, estime l’auteur.

Le professeur d’économie internationale Richard Balwin décrit en quoi le déclenchement de la « guerre mondiale commerciale » entre les États-Unis et la Chine a été contenue par l’intégration économique régionale, dans un eBook publié par le CEPR. Les accords régionaux, par les avantages offerts à leurs membres, attirent à eux de nouveaux États. La structure du commerce international favorise les liens entre ces nouveaux blocs. Un nouveau système se forme par effet domino, chaque pays étant poussé à coopérer avec les autres par la poursuite de ses propres intérêts, explique le chercheur.

Dans un article publié début avril, les journaliste Georgio Leali et Koen Verhelst font le récit pour Politico de la campagne de lobbying de la France pour accueillir à Lille la future Autorité douanière européenne (ADE). Pour remporter le siège de cette agence chargée de renforcer la coopération des douanes de l’Union, les hérauts français ont lancé tôt la promotion de la candidature, avec une attention particulière aux eurodéputés, déterminants dans le processus d’attribution. Puissamment soutenue par l’Élysée, l'équipe française prépare désormais l'installation de l'ADE, après la victoire en finale face à Rome. L'autorité doit être opérationnelle dès 2028, rappellent les auteurs.


Cette édition a été préparée par Mathieu Solal, Sophie Hus-Solal, Jacques Descour et Matthias Colboc.

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Par Mathieu Solal

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Folies trumpiennes, politique industrielle européenne, tensions sur les matières premières critiques ou les semi-conducteurs, traitement des brûlantes questions environnementales et agricoles dans les accords de libre-échange… Avec BLOCS, ces sujets à la fois clivants et méconnus font l’objet d’un suivi permanent, départi de toute considération idéologique.

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